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Script de la vidéo : L’affaire Jérôme Kerviel

Market maker et arbitragiste sur l’activité Delta One de la Société Générale, Jérôme Kerviel était en charge d’un type de produits financiers précis : les Turbos Warrants. Si aucun de ces termes n’a de sens pour toi, ne t’inquiète pas, voici une longue métaphore filée qui devrait te permettre de tout comprendre.

Imagine un instant un monde dans lequel on aurait inventé la téléportation. Dans ce monde, il n’y aurait plus besoin de moyen de transport d’aucune sorte. Plus besoin de voitures, d’avions, de bateaux, de vélo etc. Pourtant, imagine que les entreprises qui fabriquent ces moyens de transport continuent quand même leur production.

Peugeot, Renault, BMW et les autres continuent de fabriquer des genres de voitures de collection, elles en produisent très peu, quelque centaines d’unités et ces voitures sont achetées par des passionnés, des collectionneurs qui les utilisent comme moyen d’investissement ou simplement comme œuvre d’art pour décorer leur garage.

Les collectionneurs de voitures passent leur temps à essayer de prédire si la valeur de leurs engins va monter ou baisser. Dans ce monde un peu bizarre, le prix des voitures n’a pas de rapport avec l’ancienneté du modèle. Un modèle récent peu valoir moins cher qu’un modèle ancien et inversement. Tout dépend de la popularité de la voiture en question, du nombre d’unités produites, de la disponibilité des pièces de rechange, de la tronche des nouveaux modèles produits etc.

On part aussi du principe que les entreprises qui fabriquent les voitures de collection n’ont pas de concessions qui leur appartiennent. Elles passent toutes par des revendeurs privés. Autrement dit, quand un collectionneur veut acheter le nouveau modèle Citroën qui sort tout juste des usines de production, il ne peut pas se rendre dans une concession Citroën, il faut qu’il aille voir un revendeur local.

Ce revendeur, non seulement ne vend pas que des Citroën (il vend toutes les autres marques) mais en plus de ça il vend aussi des voitures d’occasions.

Le rôle du revendeur est donc double. D’une part il rend un service de distribution parce qu’il permet aux marques de voitures d’écouler les modèles qui sortent d’usines. Et d’autre part, il organise le marché de l’occasion en permettant aux collectionneurs d’acheter et de vendre les modèles qui leur plaisent peu importe leur ancienneté.

Pour revenir à notre histoire, les voitures sont des produits financiers, les revendeurs ce sont les banques d’investissement et les fabricants ce sont les entreprises qui se financent en émettant des produits financiers.

Les revendeurs, ici les banques, jouent un rôle d’intermédiaire pour connecter les entreprises et les collectionneurs, ce qui permet aux entreprises de se financer et aux collectionneurs d’investir. C’est le marché primaire ou le marché du neuf.

Mais les banques organisent aussi le marché secondaire ou le marché de l’occasion, pour permettre aux collectionneurs de s’échanger des voitures. Certes les collectionneurs pourraient très bien s’acheter et se vendre des voitures d’occasion directement entre eux. Mais dans ce monde imaginaire, les collectionneurs passent leur temps à essayer de prédire la valeur future de leurs voitures. Ils peuvent parfois acheter et vendre des dizaines de modèles par jour. Ils n’ont donc pas vraiment le temps de passer par de petites annonces, ni même de chercher les collectionneurs susceptibles d’être intéressés par ce qu’ils ont à vendre. Le plus simple pour eux, c’est de passer par un revendeur. Et le mec qui bosse chez le revendeur, c’est Jérôme Kerviel.

Imagine maintenant que les revendeurs gèrent aussi le marché des avions, des bateaux, des motos, des vélos… de tous les autres moyens de transports qui sont aujourd’hui des objets de collection. Au sein de notre revendeur, Jérôme Kerviel c’est le commercial spécialiste des voitures. Son taff c’est de satisfaire ses clients : les collectionneurs. Pour cela, il doit constamment maintenir un stock de voiture diversifié et pertinent, pour être sûr de toujours avoir dans son hangar le modèle demandé.Et d’un autre côté, il doit également conserver une réserve de cash, pour pouvoir proposer un prix de rachat et effectivement être capable de racheter les voitures que les collectionneurs souhaitent vendre.

Le problème principal de Jérôme c’est que la valeur des voitures qu’il garde en stock n’arrête pas de fluctuer. Un modèle racheté 50,000€ à un collectionneur peut perdre la moitié de sa valeur du jour au lendemain et donc, puisque Jérôme ne gagne de l’argent que s’il arrive à revendre un peu plus cher que le prix d’achat, les fluctuations de prix représentent un superbe ascenseur émotionnel qu’il aimerait bien éviter.

Donc, Jérôme se hedge ! Il contracte des assurances un peu spéciales qui lui permettent de stabiliser la valeur de ses voitures. Si un modèle acheté 50k€ ne vaut plus que 30k€ au moment de la revente, l’assurance lui remboursera les 20k€ manquants. D’un autre côté, si le modèle vaut 70k€ au moment de la revente, l’assurance lui demandera de payer les 20k€ de différence.

Avec cette méthode Jérôme s’assure contre les fluctuations de prix, et gagne de l’argent en étant un bon vendeur. L’idée c’est que la valeur de la voiture du point de vue de l’assurance dépend de l’avis d’un expert. Si l’expert dit que la voiture vaut 30k€ alors l’assurance s’engage à rembourser les 20k€ manquants. Mais cette estimation ne dit pas que Jérôme Kerviel ne peut pas vendre la voiture pour plus cher que 30k€. L’expert évalue le prix de la voiture en se basant sur la dernière transaction effectuée.

Il sait que le dernier collectionneur à avoir acheté ce modèle a payé 30k€, donc il en déduit que c’est la valeur actuelle de la voiture. Mais rien n’empêche Jérôme Kerviel, en bon commercial, de convaincre un collectionneur de dépenser plus que 30k€. S’il y parvient, alors il aura effectivement gagné de l’argent. Donc le boulot de Jérôme, c’est de faire en sorte que le montant remboursé par l’assurance additionné au prix de vente soit supérieur au prix d’achat.

Un truc important à retenir c’est que Jérôme Kerviel, puisqu’il est assuré, n’a pas besoin de chercher à prévoir la manière dont le prix des voitures va évoluer. Il doit simplement être un bon commercial et s’assurer de bien gérer son stock de voitures. Jérôme Kerviel, à la différence de certains collectionneurs, n’est pas un spéculateur.

Maintenant revenons quelques instants dans le monde réel : Les voitures sont des produits financiers, ici des Turbo Warrants dont on n’a pas vraiment besoin d’expliquer le fonctionnement pour comprendre. Les contrats d’assurance sont des produits dérivés. Les revendeurs sont des banques d’investissement. Les commerciaux sont des traders market maker Les collectionneurs sont des investisseurs à qui on a confié l’argent de l’épargne. Et les entreprises qui fabriquent les voitures sont des entreprises de tous types qui pour se financer émettent : soit des Actions, soit des Obligations.

Les Turbo Warrant sont des produits dérivés donc des « paris » qui portent sur la valeur de certaines actions ou de certains indices boursiers. En très très gros, si nous faisions l’addition du prix des actions des 10 plus grosses entreprises françaises, le nombre obtenu pourrait être le niveau d’un indice que je viens d’inventer et qu’on pourrait appeler le CAC10. Quand mon CAC10 bouge, ça veut dire que le prix des actions des entreprises qui le compose bouge. Les méthodes de calculs des indices varient, le CAC40 en France, le DAX en Allemagne, le Footsie au Royaume-Unis ou le Dow Jones aux Etats-Unis et j’en passe, ne se calculent pas de la même manière. Mais l’objectif est toujours le même : il s’agit de dégager une tendance de ce qui se passe sur tout un secteur d’activité, ou dans une région du monde, en agrégeant les prix de plein d’actions dans un seul nombre.

Reprenons notre histoire de voitures. L’Etat a dit qu’on était autorisé à acheter et vendre des voitures qu’entre 9h et 17h30. Le truc, c’est que comme la valeur des voitures dépend de plein d’informations diverses et variées, si une information cruciale comme un problème de moteur, tombe dans la soirée, le prix du modèle en question le lendemain matin à 9h, risque de ne pas du tout être le même que celui que tous les collectionneurs avaient en tête au moment de la clôture à 17h30. Autrement dit, le prix du modèle en question risque de sauter, c’est-à-dire par exemple de passer de 50k€ à 40k€ d’un seul coup.

Il se trouve que Jérôme Kerviel a remarqué ce principe et que, notamment grâce au fonctionnement des contrats d’assurance utilisés, il est possible de tirer profit de ce type de saut. La stratégie consiste à anticiper l’information en question, et à vendre à la concurrence (les autres revendeurs de voiture) les modèles qui seront concernés. On appelle ça faire un arbitrage. Ici encore, le détail importe peu, ce qu’il faut bien retenir c’est que Jérôme Kerviel essayait de faire mieux que la concurrence.

Et la concurrence, ce sont en réalité les autres banques d’investissement comme BNP Paribas, Deutsche Bank, Crédit Suisse et j’en passe. Alors je sais bien que comme ça tu dois avoir l’impression que la stratégie que je viens de t’expliquer semble toute simple et que a priori, on pourrait faire ça avec n’importe quel produit financier. Mais en réalité, il y a des spécificités liées aux Turbo Warrant dont Jérôme Kerviel est responsable qui rendent ce type de stratégies particulièrement avantageuses. Ce que je voudrais surtout que tu retiennes, c’est que dans ce cadre, on demandait à Jérôme Kerviel de prédire les sauts ! Donc d’anticiper la manière dont le prix des voitures pouvait évoluer. Autant son rôle de market maker ne nécessitait en théorie aucune forme de spéculation, autant sa casquette d’arbitragiste l’obligeait à en faire.

Avant de t’expliquer ce qu’il s’est passé, il me reste une dernière chose à mettre en place. Dans mon monde imaginaire de collectionneurs de voitures, certains d’entre eux peuvent acheter et vendre jusqu’à une dizaine de modèles différents chaque jour. Ça veut dire que chaque jour, Jérôme se retrouve à gérer la vente ou l’achat de potentiellement plus d’une centaine de voitures pour lesquels il faut également systématiquement mettre en place une assurance.

Evidemment, face à une telle activité, il n’a pas le temps de rédiger un joli contrat en bonne et due forme pour chacun des collectionneurs. Donc, il se contente de griffonner sur un bout de papier, le prix de la transaction, le nom du modèle ainsi que celui du client. Et c’est probablement un assistant qui entre toutes ces transactions dans un système informatique.

Il y a ensuite un service qui va gérer tout le processus administratif et comptable lié aux différentes transactions : rédiger le contrat, facturer ou payer le collectionneur, prévoir la livraison de la voiture etc. On appelle ce service le Back Office, par opposition au Front Office, qui est le service dans lequel travail Jérôme Kerviel qui lui est en contact direct avec les clients. Mais il existe un autre service qui a une importance capitale : Le middle Office !

Il est facile de comprendre que si Jérôme a mal écrit tel ou tel chiffre, ou encore que son assistant a confondu deux collectionneurs qui ont presque le même nom, on va vite se retrouver avec des erreurs dans le système. Et du côté des collectionneurs les plus actifs, le problème est exactement le même. Il y a donc régulièrement des erreurs de saisie dans les systèmes informatiques ce qui fait que les Back Office se retrouvent parfois avec de mauvaises informations. A ce moment-là, c’est un service appelé Middle Office doit enquêter pour réconcilier les données.

En gros, au Front Office il y a les commerciaux. Au Back Office il y a les caissiers, la compta et le système de livraison. Et au Middle Office il y a le service après-vente.

La clef ici c’est que les employés du Middle et du Back Office n’ont pas besoin de comprendre la manière dont Jérôme Kerviel gère son business de voiture pour faire leur boulot. Ils n’ont pas besoin de comprendre tout le système complexe d’assurance qui est mis en place à chaque transaction. D’ailleurs, le Back Office qui s’occupe des contrats d’assurances n’est pas le même que celui qui s’occupe des contrats d’achat ou de vente des voitures. Tout l’administratif qui bosse avec Jérôme est compartimenté et seul Jérôme et ses responsables ont une vision globale de ce qui se passe.

Donc je te résume tout ça rapidement : Jérôme Kerviel travaillait à la Société Générale, dans une partie de la banque qui s’intéresse plus aux échanges entre les investisseurs (marché de l’occasion) qu’aux échanges entre investisseurs et entreprises (marché du neuf). Plus précisément, Jérôme Kerviel s’occupait de Turbo Warrants, des produits dérivés, donc des paris, qui portent sur des actions ou des indices boursiers. Cela dit, contrairement aux investisseurs qui étaient ses clients, le rôle de market maker de Jérôme Kerviel ne l’obligeait pas vraiment à parier. Il utilisait d’autres produits financiers – que l’on peut se représenter comme des contrats d’assurance – pour stabiliser la valeur des Turbo Warrants qu’il achetait. Et concrètement, son job c’était simplement de faciliter la vie de ses clients en leur proposant un prix de rachat s’ils en avaient besoin ainsi qu’un stock diversifié et facile d’accès si jamais ils souhaitaient investir davantage. Cette activité est très proche de celle d’un grossiste ou d’un revendeur de voitures d’occasion dont le boulot est simplement de revendre tout ce qu’il achète un tout petit peu plus cher.

Mais Jérôme Kerviel était également arbitragiste. Il essayait de gagner des sous au nez et à la barbe de ses homologues qui travaillaient sur le même produit que lui mais dans d’autres banques. Et autant l’activité de market maker ne faisait théoriquement appelle à aucune forme de spéculation, autant l’activité d’arbitragiste, elle, nécessitait clairement une compétence en la matière.

(Enfin… L’activité d’arbitrage de Jérôme Kerviel nécessitait quand même la mise en place d’une assurance. Il ne s’agissait pas pour lui de se dire : si j’ai raison je gagne des sous, par contre si j’ai tort je perds tout. Mais plutôt : si j’ai raison je gagne un peu de sous et si j’ai tort je ne perds rien ou presque rien. Donc oui, en tant qu’arbitragiste on demandait à Jérôme Kerviel de parier, ce qui se rapproche d’une activité de spéculateur, mais non ce n’est quand même pas exactement la même chose… Quand on spécule, on parie dans un sens et bien souvent on a autant de chance de gagner que de perdre. Quand on fait de l’arbitrage on parie dans un sens avec aucun risque de perte – ou presque, et quand même une chance de gagner.).

Pour finir, le processus de saisie informatique des transactions des Traders fait qu’on peut régulièrement se retrouver avec des erreurs dans les bases de données, c’est le rôle du Middle Office de les retrouver et de les corriger. Cela dit, comme les services administratifs de Middle et de Back office des banques d’investissement sont compartimentés, ils n’ont aucune vue d’ensemble sur la stratégie employée par le Front Office, ce qui, en théorie, ne les empêche pas de faire leur boulot.

Comment Jérôme Kerviel a-t-il fait perdre 5 milliards d’euros à la Société Générale en 2008 ?

La majeure partie des Traders, et c’est encore plus vrai pour les banques françaises, sortent souvent de grandes écoles d’ingénieurs du type Polytechnique, Centrale Paris, Pont et chaussées voire d’écoles de commerce prestigieuses comme HEC, l’ESSEC ou l’ESCP. Jérôme Kerviel n’a pas du tout le même parcours. Il a étudié la finance à la Fac, d’abord à Quimper, puis à Nantes et enfin à Lyon où il a obtenu un master. On peut même indiquer que la responsable de son Master a déclaré que s’il était un génie, personne ne l’avait remarqué.

Jérôme Kerviel n’est évidemment pas un sous-doué. Mais cela dit certains ont mis en avant ses origines universitaires modestes pour justifier un genre de complexe d’infériorité par rapport à ses collègues issus des plus prestigieuses écoles françaises. Mais Jérôme Kerviel a toujours démenti avoir recherché la gloire ou même la fortune, il explique avoir été pris dans un engrenage, comme un joueur accroc qui ne peut plus s’arrêter.

Pour bien comprendre notre histoire, il faut bien comprendre que Jérôme Kerviel n’était pas un génie de l’informatique comme certains semblent le croire. Jérome Kerviel entre à la Société Générale en 2000 en tant que chargé de Middle Office ; son boulot à ce moment-là est essentiellement administratif. Entrer des transactions dans une base de données et vérifier que leurs prix correspondent aux prix de marché. Un peu comme si je te disais que j’avais vendu ma vieille Citroën saxo à 5 000€ et que toi tu devais vérifier la cohérence de cette information.

Face à des taches aussi répétitives, Jérôme Kerviel a essayé d’en automatiser une grande partie. Pour se faire il a appris à écrire des petits programmes qui tournent sous Excel, des « macros » VBA.

A première vue c’est vrai que ça a l’air incroyable mais en fait ça ne l’est pas du tout. N’importe qui peut le faire et en plus Jérôme Kerviel n’a jamais utilisé ce type de programme pour faire quoi que ce soit d’illégale. Ça n’a d’ailleurs rien à voir avec la fraude. Cela dit, ces programmes ont permis à Kerviel de se sortir de son activité morose de chargé de Middle Office. Dans une banque une grande partie des taches sont réalisées à partir de feuilles Excel. Du coup celui qui sait écrire des « macros » peut très vite se faire remarquer.
Après avoir développé des feuilles Excel automatisées pour lui et ses collègues, Jérôme Kerviel s’est mis à faire la même chose pour certains traders. C’est comme ça qu’il a rejoint la salle des marchés de la Société Générale en 2002 pour l’activité Arbitrage.

Son nouveau rôle d’assistant trader n’est pas si éloigné de celui d’un chargé de Middle Office qui aurait en plus une fonction de secrétaire. Il s’agit de faire un peu tout ce que le trader n’a pas le temps ou l’envie de faire. Mais le gros avantage de ce poste pour JK, c’est le fait d’être dans la salle des marchés, en contact direct avec les traders. Il va pouvoir apprendre le métier en posant des questions, en étant observateur et en écoutant un peu aux portes.

Car une salle des marchés c’est un énorme open space qui peut avoir la taille d’un terrain de football. Les traders communiquent parfois avec différents opérateurs de marché via des micros, un peu comme s’il mettait leur correspondant sur haut-parleur, tout le monde en profite. Et puis il y a beaucoup d’informations qui sont plus ou moins hurlées à droite à gauche. Il y a souvent dans les salles de marché un genre de brouhaha qui, si on tend l’oreille, est rempli d’informations utiles.

Jérôme Kerviel restera assistant trader sur les produits financiers d’arbitrage pendant 2 ans durant lesquels il travaillera avec une dizaine de traders et plusieurs autres assistants traders.

En 2004 il passe sur l’activité du Delta One et cette fois, au lieu d’être rattaché a une famille de produits financiers il se retrouve dédié à un produit bien spécifique appelé : turbos warrants. Pas besoin de se prendre la tête pour comprendre ce qu’est un Turbo Warrant, mais garde en tête notre histoire de vendeur de voiture. Ne s’occuper que d’un seul produit va lui permettre de se spécialiser et au bout d’une année, l’activité étant porteuse, son responsable va lui proposer de passer de l’autre côté de la barrière pour devenir trader.

Donc en 2005 Jérôme Kerviel devient officiellement market maker sur les turbo warrants, donc vendeur de voitures d’occasion. Son objectif de résultat est fixé à 3 millions d’euros. Au départ, son activité se restreint a du pur market making, ce qui veut dire que toutes ces transactions sont couvertes ou hedgées (pour chaque voiture achetée, il prend systématiquement une assurance).
Mais petit à petit il se met à spieler, c’est-à-dire à prendre des positions directionnelles, ce qui revient à acheter des voitures sans prendre d’assurance. Si tu achètes des actions dans l’espoir qu’elles montent pour que tu puisses les revendre plus chères ensuite, ça s’appelle une stratégie directionnelle, on dit aussi prendre une position directionnelle. Tu paries sur la direction que le marché va prendre.

Pour l’activité de Jérôme Kerviel ça s’explique par le fait que le débouclage des couvertures peut prendre du temps après que le warrant ait été désactivé. Et parce que Jérôme Kerviel ne vend pas des voitures mais bien des Turbo Warrants, nous allons devoir jouer un peu avec les règles de la physique. Dans le contrat d’achat des voitures que Jérôme Kerviel a racheté à différents collectionneurs, il est écrit que tous les modèles peuvent disparaître si leur valeur passe en dessous d’un certain seuil qui est évidemment différent pour chacun des modèles. Donc si le prix de la Citroën Saxo de tout à l’heure passe sous la barre des 500€ par exemple, elle disparaît du hangar de Kerviel.

Par contre toutes les Citroën Saxo du monde ne disparaissent pas, juste celles de Jérôme Kerviel, celles qui sont dans son hangar. Or, comme toutes ces voitures sont assurées et que les assurances, elles, ne disparaissent pas, Jérôme Kerviel se retrouve avec des contrats d’assurance qui continuent de suivre les fluctuations de valeur de toutes les Citroën saxo qui n’ont pas disparues. Pour en revenir au monde réel, les Turbo Warrant de Jérôme Kerviel disparaissent parfois sans laisser aucune trace, alors que pourtant la valeur des produits dérivés qui ont servi d’assurance et qu’il possède toujours, continue de fluctuer au gré des marchés. Et donc s’il ne revend pas ces contrats d’assurance, il peut gagner ou perdre de l’argent quand les marchés bougent.

On dit alors qu’il porte une position directionnelle. La banque pourrait, dans certains cas, faire en sorte que les produits dérivés qui servent d’assurance se vendent automatiquement, dès que les Turbo Warrants disparaissent. Mais, parce que les traders sont des professionnels, les banques leur laissent la liberté de déboucler leurs positions, c’est-à-dire de vendre les produits dérivés qui les exposent, au moment qu’ils estiment opportun. D’où le fait que les Traders puissent se retrouver avec des positions directionnelles. La banque le tolère parce que ça fait partie du boulot. Le problème c’est que cette tolérance ne permet pas toujours de faire la différence entre un Trader qui a une position directionnelle liée à son activité, comme on vient de l’expliquer, et un Trader qui porte une position directionnelle parce qu’il spécule.

Les liens des positions directionnelles avec l’activité étant très difficiles à contrôler, le Spiel (la spéculation) est « toléré » en salle des marchés même pour un market maker. Cela dit, la banque fixe des limites ! La limite directionnelle de l’activité delta one était fixée à 125 millions d’euros. Ça veut dire que l’équipe de 8 Traders dont faisait partie Jérôme Kerviel était autorisée à conserver des positions non assurées, non hedgées, qui en les cumulant ne pouvait pas dépasser 125 millions d’euros de nominal. Imagine une action qui coute 50 euros, tu aurais le droit d’en acheter 2,5 millions avant de dépasser la limite. Ça veut dire que le risque de perte est largement inférieure à 125m parce que si on imagine une baisse titanesque du marché genre -15%, tu ne perdrais que 15% de 125 millions, donc « seulement » 19 millions d’€.

Ce qui reste tolérable à l’échelle de la banque, même si le Trader responsable se ferait surement licencier mais ça ne ferait pas forcément les gros titres. Dans la limite des 125 millions on regroupe les positions directionnelles liées à l’activité ET aux spiels puisque de toute façon la banque n’arrive pas à faire la différence entre les deux. Mais ensuite on précise aussi que ces positions doivent être intra-day, c’est à dire que, si tu te retrouves avec une position directionnelle dans la journée – quelle qu’en soit la raison – il faudra supprimer cette exposition d’ici la fin de journée, pas de spiels en over-night c’est-à-dire pas de positions spéculatives qui courent sur plusieurs jours. Et il y a aussi des limites de spiels qui sont fixées pour chaque trader. Mais tout ce qui est relatif à ces limites nominatives reste totalement informel, ce n’est écrit nul part, ni dans un contrat, ni dans un email.

En juillet 2005 Jérôme Kerviel remarque des mouvements de flux étranges sur certaines sociétés d’assurances. Des mouvements qu’il compare à ceux qu’un Trader lui a rapportés avoir vu la veille des attentats du 11 septembre 2001. Il y a des gens qui ont parié sur la baisse des cours des compagnies aériennes à la veille du 11 septembre 2001. Et les volumes de ses paris semblaient être anormalement élevés. Les faits sont avérés en revanche on ne sait pas expliquer pourquoi : hasard ou « délits d’initié » le fait est que, à l’été 2005, Jérôme Kerviel observe un truc qu’il estime être similaire sauf que cette fois, ce ne sont pas des compagnies aériennes mais des compagnies d’assurance qui sont visées.
Du coup il décide de suivre le mouvement et se porte vendeur d’actions Allianz, une grande société d’assurance, pour un montant de 15m d’euros, soit 15 fois plus que sa limite de spiel autorisée. Comme l’action Allianz ne baisse pas immédiatement, Jérôme Kerviel va d’abord perdre de l’argent et décider de conserver sa position sur plusieurs jours ce qui est interdit sans un accord de son supérieur (qu’il ne demande pas).

160 000 actions Allianz sont vendues pour 96 euros l’action par Jérôme Kerviel (qui ne les possède pas). Moyennant finance, il emprunte ces actions a quelqu’un qui les a, ce que les financiers appellent vendre à découvert ou « shorter ». Comme l’action Allianz ne baisse pas mais prend de la valeur, mettons qu’elle monte à 98 euros, Jérôme Kerviel peut calculer que s’il rachetait maintenant, il perdrait autour de 320k euros. C’est un résultat certes théorique mais néanmoins une information très importante. En plus, pour chaque jour où il ne rend pas les actions empruntées, il paye des frais de location. Comme pour toi quand tu décides de garder ta voiture de location une journée de plus, ce n’est pas gratuit.

Le 7 juillet 2005 on parle d’une coupure de courant dans le métro de Londres. Ne sachant pas vraiment de quoi il s’agit le marché baisse légèrement. Le responsable de Jérôme Kerviel, Alain, décide alors de spéculer sur la remontée des cours et parie sur la hausse de l’indice Allemand de référence, le DAX. La dite coupure de courant est en réalité liée aux attentats de Londres. Au moment où la nouvelle tombe, les marchés baissent violemment et Jérôme Kerviel peut enfin racheter ses actions Allianz, il déboucler sa position, et dégage un profit de 500k euros, c’est-à-dire bien plus que ce que son responsable vient de perdre.

Comment Kerviel a réussi à parier aussi gros sans se faire prendre ?

Jérôme Kerviel a masqué ses positions spéculatives. En fait, c’est tout simple. Quand un Trader vend 160 000 actions Allianz il doit ensuite saisir cette transaction dans un système informatique, un genre de base de donnée, on appelle ça « booker » un trade. La contrepartie qui achète les actions va faire la même chose de son côté. Ensuite les deux Back Offices, celui du Trader et celui de la contrepartie, vont se contacter pour que le paiement ait lieux ainsi que la livraison des actions. Pour masquer sa vente d’actions Allianz, Jérôme Kerviel a simplement saisi dans le système informatique une autre transaction allant en sens contraire, donc un achat de 160 000 actions Allianz. Cette saisie est fictive, c’est une fausse transaction. Le Back Office n’arrivera jamais à contacter la contrepartie, le paiement n’aura jamais lieux et la livraison non plus.

Alors quel intérêt ? Et bien l’intérêt c’est que cette fausse transaction peut rester dans les systèmes pendant plusieurs jours voire semaines, avant que quelqu’un se rende compte qu’il s’agit d’un faux. Et pendant ce temps, la position de Jérôme Kerviel enregistrée dans le système sur l’action Allianz reste à 0. D’après la base de données, il a emprunté des actions, les a vendues puis les a achetées et rendues. Il n’y a donc pas de position directionnelle, pas de spiel. Sauf qu’évidemment, les deux dernières entrées dans la base de données sont mensongères.

Est-ce vraiment aussi simple ? Il y a deux trois variantes, il faut parfois changer la contrepartie, annuler une transaction fictive au bout de quelques jours pour ensuite la remplacer par une autre. Mais dans l’idée ce n’est pas plus compliqué que ça. Avec cette méthode, Jérôme Kerviel a masqué ses positions réelles pendant des mois. Mais nous allons y revenir.

Le responsable de JK a donc découvert que son Trader junior a porté une position directionnelle sur plusieurs jours, sans en avertir personne, en violant sa limite d’exposition – pas qu’un peu je te rappelle qu’il a engagé 15 millions d’euros alors que sa limite était fixée à 1 million – et en saisissant des opérations fictives dans la base de données…

Comment son boss a-t-il réussi à trouver les opérations fictives ?

Il ne l’a pas vu, Jérôme Kerviel lui a simplement expliqué qu’il avait pris des positions directionnelles sur plusieurs jours mais il n’a pas précisé qu’il les avait masquées. Et puis, après tout, Kerviel avait spéculé à hauteur de 15 millions d’euros, soit environ un huitième de l’exposition autorisée pour toute l’activité. Donc, a priori, il n’y avait pas de raison de suspecter qu’il ait eu besoin de camoufler quoi que ce soit.

Il n’est pas viré, essuie quelques remontrances de la part de deux de ses responsables directs et sa limite de spiel est augmentée, elle passe de 1 millions à 5 millions d’euros. Ses responsables estiment à ce moment-là qu’il mérite une seconde chance. Pour ce qui est de la limite, malgré la violation des règles, Jérôme Kerviel vient de rapporter 500 000€ euros à sa banque… donc voilà…

Pour l’année 2005 le résultat de Jérôme Kerviel est de 5 millions d’euros contre un objectif de 3 millions. En 2006, son objectif est donc porté à 5 millions d’euros… Son résultat sera de 12 millions. Jérôme Kerviel estime que les 3/4 de ce dernier sont dus à des positions directionnelles, autrement dit des positions spéculatives, des spiels dont les montants en nominal, oscillaient entre 15 et 20 millions d’euros.

Or, ces boss n’ont pas augmenté sa limite. Jérôme Kerviel persiste à « frauder » en utilisant la même méthode que pour Allianz. Il masque ces spiels avec des opérations fictives, avec des fausses transactions entrées dans la base de données, et ses responsables ne voient rien.

Les responsables de Kerviel justifient l’augmentation de son résultat par une augmentation de l’activité sur son périmètre. Pour eux, le résultat du Trader n’a rien d’anormal, les Turbo Warrant dont il est responsable sont de plus en plus populaires donc ils rapportent plus d’argent. Une version pas hyper probable, qui est d’ailleurs remise en question par l’audit interne de la banque : la mission Green.

A partir de l’année 2007 alors qu’il change de responsable, Jérôme Kerviel se voit attribuer une nouvelle responsabilité. En plus de son activité de market maker, il devient également arbitragiste. Grâce à cette nouvelle casquette d’arbitragiste, Jérôme Kerviel va avoir accès à d’autres produits financiers qui vont lui permettre de jouer encore plus gros et de surfer sur les premiers vagues causées par la crise des subprimes. Au début de l’année 2007, il parie sur une baisse généralisée des marchés et prend des positions dont le nominal atteint 1 à 2 milliards d’euros. Ce spiel, une fois débouclé, rapporte à la banque 28 millions d’euros. Soit plus de deux fois son objectif de résultat, mais pour ne pas éveiller les soupçons, Jérôme Kerviel son résultat via la saisie de transactions fictives. La technique est exactement la même que celle expliquée plus tôt. Il suffit de saisir une fausse transaction qui fait perdre de l’argent à la banque. Ce qui permet en quelque sorte à Jérôme Kerviel de choisir ce que ces responsables constateront comme étant son résultat

Les personnes qui travaillent au Back Office (qui s’occupent de la comptabilité) n’ont pas une vision claire de ce qui se passe au Front Office. Leurs responsabilités couvrent parfois plusieurs activités sans pour autant n’en couvrir aucune complètement. Les seuls à savoir et à comprendre ce qui se passe sont au Front Office, et ils utilisent une base de données faussée par les transactions fictives de Jérôme Kerviel. C’est là toute la complexité de cette affaire. Il existe effectivement plusieurs analyses, effectuées par différents services de la banque, qui auraient pu… ou qui auraient dû c’est selon, mettre la puce à l’oreille des managers de Jérôme Kerviel. Si tu veux en savoir plus là-dessus voici quelques liens utiles :
Insérer liens de la description

En mars 2007 Jérôme Kerviel engage jusqu’à 30 milliards d’euros, sur deux grands indices européens que sont le DAX et l’Eurostox. Il utilise des produits dérivés pour y arriver (des paris), et il mise sur la baisse. Il spécule sur le fait que la crise des subprimes impactera très bientôt le monde de la finance. Cette position sera perdante pendant près de 4 mois, atteignant une perte théorique 2,5 milliards d’euros. Mais au mois de juillet, alors que le marché se retourne, Jérôme Kerviel parvient à déboucler sa position, donc à vendre les produits dérivés qu’il avait achetés, et il gagne 500 millions d’euros.

Il reprend alors une position vendeuse de 30 milliards au mois d’Octobre pour la déboucler en Novembre et gagner 1 milliard d’euros. En tout sur l’année 2007, Jérôme Kerviel a fait gagner à la Société Générale 1,5 milliards d’euros. 1,5 milliards qui sont bien réels et qui apparaissent dans la trésorerie de la banque.

Mais la banque n’a jamais payé 30 milliards parce que Jérôme Kerviel utilisait des produits dérivés, plus précisément, des contrats « futures » et donc, il bénéficiait d’un effet de levier. Imagine que Jérôme Kerviel mise 30 milliards sur un indice boursier qui affiche 4000 points au moment du pari. Pour l’instant rien ne rentre ni ne sort des comptes de la banque. Le lendemain, si l’indice affiche 3900 points, ce qui correspond à une baisse de 2,5%, alors là la Société Générale doit payer 2,5% de 30 milliards… donc 750 millions d’€. Et si le jour d’après, l’indice remonte à 3950 points, alors la banque récupère 375 millions d’€. Tu vois bien que dans cet exemple, les 30 milliards qui ont été misés ne sont jamais sortis des caisses de la banque, seuls les gains ou les pertes rentrent ou sortent.

Les choses sont en réalité un peu plus complexes. Mais ne complexifions pas inutilement les choses, l’idée reste la même, Kerviel parie 30 milliards mais cette somme n’a jamais besoin de sortir des comptes de la banque.

Pour l’année 2007, via différentes transactions fictives, Jérôme Kerviel déclare un résultat de 55 millions d’euros contre les 12 millions qui étaient son objectif… Il garde donc, sous le tapis, ou il cache si tu préfères, la quasi-totalité des 1,5 milliards qu’il a gagnés. Son idée c’est de remettre en jeu cette somme en 2008. Cette fois il estime que les banques centrales vont agir pour limiter l’impact de la crise des subprimes et il pense que les marchés vont remonter. Il prend alors des paris à la hausse d’un montant de 50 milliards d’€.

D’après le modèle statistique qu’il utilise, le marché a très peu de chance gagner ou de perdre plus de 3%. Or 3% de 50 milliards ça fait 1.5 milliards d’€ ce qui est justement la somme qu’il a gagné en 2007 et qu’il a planqué. Donc il se dit que dans le pire des cas, il ne perdra que ce qu’il a déjà gagné. Evidemment, il se trompe. La crise des subprimes engendre des mouvements très importants qui sortent du cadre du modèle statistique qu’il a employé.

Aux alentours du 16 janvier 2008, Jérôme Kerviel est à l’équilibre, les 1.5 milliards gagnés en 2007 viennent d’être perdus en quelques jours. A ce moment-là il y a deux options possibles : soit stopper le pari en cours et s’en sortir indemne (dans le sens où la perte de 2008 est complètement compensée par le gain de 2007). Soit maintenir le pari et espérer que les marchés remontent. Mais une position aussi lourde ne peut pas se déboucler en un seul jour. De plus, la fraude est découverte entre le 19 et 20 janvier, et Jérôme Kerviel ne revient donc pas travailler le lundi 21 ce qui ne lui laisse que 2 jours pour agir. Cela dit, entre le 16 et 18, Jérôme Kerviel n’a visiblement pas cherché à réduire son exposition.

A ce moment-là il y avait déjà une enquête interne qui avançait à grands pas et Jérôme Kerviel le savait très bien, il savait qu’il n’allait pas pouvoir cacher sa fraude encore bien longtemps. Cela dit, le Trader déclare dans son livre que ces positions n’étaient pas encore perdantes le vendredi 18 janvier ce que les chiffres fournis par la Société Générale contredisent..

Toujours est-il qu’il est repéré pendant le weekend. Dès le lundi, la banque mandate un Trader expérimenté pour déboucler les opérations de Jérôme Kerviel, en revendant tous les produits dérivés qu’il avait accumulé (en sortant des paris). Une fois l’opération terminée, les marchés sont 13% plus bas que quand Kerviel avait lancé ses paris. Autrement dit la banque vient de perdre 6.5 milliards d’€. Tout confondu, les positions de Kerviel auront fait perdre à la Société Générale 5 milliards d’€.

Le débouclage de la position s’est pour l’essentiel effectué sur 3 jours. Du 21 au 23 janvier 2008 (sur 3 indices principaux : le DAX, l’Eurostoxx et le FTSE). Or, il se trouve que le Lundi 21 janvier était un jour férié aux Etats-Unis, les investisseurs américains n’étaient donc pas présent sur les marchés ce jour-là ce qui a limité la liquidité.

Imagine les marchés financiers comme un genre de salle d’enchère, plus la salle est remplie, plus tu as des chances de trouver preneurs pour ce que tu veux vendre sans avoir besoin de trop baisser le prix. La Société Générale aurait donc anormalement fait gonfler l’offre, alors même que la salle d’enchère était moins pleine que d’habitude vu que les américains n’y étaient pas.

Peut-être que la Société Générale n’a pas choisi le moment opportun pour déboucler les positions de Jérôme Kerviel. La banque se défend de cette accusation en disant qu’elle a toujours veillé à ne jamais dépasser 10% du volume total sur la journée. Ça veut dire si l’offre était bien supérieure à la demande, l’Eurostoxx a quand même perdu plus de 14% sur la journée et le DAX 7%. Dans le pire des cas, la SG ne représentait que 10% de cette offre. Ce qui ne veut pas nécessairement dire qu’elle n’a pas précipité la chute, mais qui montre qu’elle a quand même pris des précautions.

Le problème est qu’il n’est pas possible de vérifier cela à l’aide d’une analyse. D’abord, parce que l’analyse serait extrêmement complexe puisque tous les ordres boursiers s’influencent les uns les autres. Donc il est difficile de savoir ce qui se serait passé si la Société Générale avait attendu un jour de plus. Mais il faut aussi se remettre dans le contexte du moment. La crise des subprimes est en train de commencer ses ravages, la banque de France a ordonné à toutes les grandes banques françaises de fournir un état des lieux détaillé de leur exposition à ces produits spéculatifs américains, personne ne sait comment la crise naissante va impacter les marchés. En plus, la position de Jérôme Kerviel, 50 milliards d’euros, est presque deux fois supérieure au montant des fonds propre de la banque à cette époque.

Disons que les fonds propres correspondent au maximum d’argent que la banque peut perdre avant que : soit les actionnaires soient vraiment obligés de remettre des sous dans la machine, soit que la banque dépose le bilan. Pour que l’exposition de Kerviel fasse perdre à la banque la totalité de ses fonds propres, il aurait fallu que les marchés chutent de près de 60% en quelques jours ce qui paraît quand même très peu probable. Sauf qu’encore une fois, on est à la veille d’une crise majeure et la Société Générale doit aussi prendre en compte l’exposition de tous ses autres Traders, notamment ceux qui gèrent les fameux produits subprimes qui perdent de la valeur à vitesse grand V.

Peut-être que si la fraude avait été repérée et gérée par des spécialistes du trading, ceux-ci auraient pu garder la tête froide, et déboucler les positions sur plusieurs semaines. A la louche, on peut penser que la SG aurait peut-être pu limiter la casse et ne perdre que 3 milliards au lieu de 5.

Cela dit :
1/ c’est toujours facile de regarder le scénario le plus favorable une fois que les faits se sont produits (ça s’appelle du back trading) mais quand on est confronté à la réalité et au fait qu’on ne sait pas de quoi demain sera fait, c’est quand même beaucoup plus complexe.
2/ cela aurait supposé que la Société Générale garde le secret de son exposition pendant plusieurs semaines alors que, légalement, la banque ne respectait déjà plus certains ratio qu’elle devait rendre publics.

La Société Générale s’est rendue compte de la fraude grâce au calcul d’un ratio bien particulier qui s’appelle le Ratio Cooke qui dit que les fonds propres d’une banque doivent correspondre à au moins 8% de la valeur de ses actifs financiers. Je ne rentre pas dans le détail mais en gros, l’opération fictive de Jérôme Kerviel pour masquer le résultat positif de 1,5 milliards de 2007 était prise en compte dans le calcul et faisait exploser le ratio. C’est ce qui a mené à la mise en place d’une enquête interne qui a fini par mettre à jour la fraude.

Les 50 milliards n’étaient quant à eux pas pris en compte dans le calcul car le ratio Cooke se calcule une fois par an, au moment de l’arrêté comptable de fin d’année. Or les 50 milliards datent de janvier. Jérôme Kerviel ne s’est donc pas fait avoir à cause de ses pertes mais à cause de l’opération fictive visant à masquer son gain de 1,5 milliards…

La Société Générale était-elle au courant ?

Il y a deux thèses qui s’affrontent. Jérôme Kerviel a toujours reconnu les faits : oui il a entré de fausses transactions dans les bases de données, oui il a parfois justifié ces fausses transactions par de faux emails dans lesquels il se faisait passer pour des clients de la banque, oui il a menti aux différents services de contrôle de la banque, oui il a engagé des sommes folles sur les marchés financiers. Ce dont Jérôme Kerviel se défend, c’est d’avoir été la seule personne au courant de ces activités. Selon lui, certains de ses managers savaient ce qu’il faisait et l’encourageaient à le faire. Tout simplement parce que ces fraudes étaient extrêmement payantes pour la banque. Or, quand une activité de Trading gagne beaucoup d’argent, les Traders touchent un bonus mais les chefs des Traders touchent souvent un bonus encore plus gros.

La Société Générale défend quant à elle la thèse suivante. Les responsables du Trader ne savaient pas, Jérôme Kerviel a agi seul dans le but de s’enrichir personnellement. Non pas en détournant les fonds de la banque, mais en essayant de gonfler son résultat dans le but de toucher une « prime d’intéressement » qui dans le monde de la Finance se nomme : bonus.

La justice a donné raison à la Société Générale en 2010 et en 2012, lors du procès en première instance et de l’appel. Ces deux jugements ont complètement dédouanés la Société Générale de toute responsabilité, Jérôme Kerviel a été condamné à faire de la prison et à rembourser les 5 milliards qu’il avait fait perdre à la banque.

Mais en 2014, la Cour de cassation a annulé les dommages et intérêt de 5 milliards en pointant du doigt le fait que les contrôles de la banque étaient défaillants et que donc Jérôme Kerviel ne pouvait pas être considéré comme seul responsable. Finalement en septembre 2016, la cour d’appel de Versailles a jugé Jérôme Kerviel partiellement responsable de la perte, à hauteur de 1 million d’euros contre les 5 milliards perdus.

La justice ne dit pas que la Société Générale savait, elle dit que la banque aurait dû savoir et que ces contrôles étaient complètement défaillants. Mais l’affaire ne s’arrête pas là. La policière de la brigade financière qui a été en charge de l’enquête sur Jérôme Kerviel, autrefois persuadé de la culpabilité du trader, affirme aujourd’hui que la Société Générale l’a instrumentalisée pour que ses conclusions aillent dans le sens de la banque.

Pour le moment on n’en sait pas plus. L’autre développement récent concerne un cadeau fiscal de 2,2 milliards d’€ accordé par le gouvernement Sarkozy à la Société Générale en mars 2008. Il semble qu’en cas de fraude, une entreprise a le droit de toucher une aide de l’état correspondant à 1/3 du montant de la fraude. Le conseil d’Etat prévoit cela dit que cette aide ne peut être accordée que s’il est prouvé que l’entreprise n’a pas de responsabilité dans l’affaire, autrement dit, le fraudeur a agi sans que sa hiérarchie n’en sache rien et les systèmes de contrôles n’étaient pas défaillants. Or, dans le cas de l’affaire Kerviel, le dernier jugement rendu par la cour d’appel de Versailles, qui donc met en évidence les défaillances des systèmes de contrôle, semble indiquer que ce cadeau fiscal n’était pas justifié. En plus, le crédit d’impôt a été accordé en 2008 alors le premier jugement n’a été rendu qu’en 2010.

Donc en fait l’affaire Kerviel n’est pas du tout terminée….

En résumé

Jérôme Kerviel n’a jamais piraté aucun système, ce n’est pas un génie de l’informatique. Oui, il a travaillé au Middle Office de la banque ce qui lui a permis d’acquérir certaines connaissances pour ensuite pouvoir frauder, mentir, saisir de fausses transactions etc. Cela dit, comme on l’a vu, les méthodes qu’il a employées sont relativement simples à mettre en place. Certes elles nécessitent de comprendre la manière dont les systèmes fonctionnent, mais encore une fois il ne s’agit pas d’une compréhension technique, au sens informatique du terme. Jérôme Kerviel savait comment fonctionnait toute la machine administrative qui se mettait en mouvement à chaque fois qu’il cliquait sur un bouton pour acheter ou vendre un produit financier. Si la Société Générale met en avant le fait que son Trader connaissait parfaitement tous ces mécanismes ce qui lui a permis de frauder, la défense de Jérôme Kerviel pointe du doigt le fait que cette connaissance n’a rien d’anormale. Et qu’au contraire c’est la méconnaissance de ces mécanismes par la hiérarchie de Jérôme Kerviel qui est le véritable problème.

Jérôme Kerviel est devenu Trader en 2005 et il a commencé à frauder dès le mois de juillet de cette même année. Il a utilisé son système de transactions fictives entre 2005 et 2007 sans jamais trop être inquiété. C’est en 2007 qu’il s’est mis à jouer avec des sommes colossales, 30 milliards environ, pour rapporter à la banque presque 1,5 milliards d’€. En 2008, il a remis en jeu cette somme via un pari encore plus démentiel de 50 milliards. Il faut bien comprendre que les 30 puis 50 milliards ne sont jamais sortis des caisses de la banque, les produits dérivés que Jérôme Kerviel utilisait ne l’obligeaient qu’à décaisser les pertes et à encaisser les gains. La fraude a été repérée par les contrôles de la banque au mois de janvier 2008, à cause du calcul d’un ratio qui prenait en compte une opération fictive saisie dans le seul but de masquer le gain de 2007, celui de 1,5 milliards. La réaction de la banque a ensuite été très rapide, Jérôme Kerviel n’est plus revenu travaillé et c’est un autre Trader qui s’est chargé de se débarrasser des paris initiés par Jérôme Kerviel, ce qui aura engendré une perte de 6,5 milliards d’€. En additionnant le gain de 2007 et la perte de 2008, on tombe sur le montant total de la perte : 5 milliards d’€. Jérôme Kerviel a toujours reconnu les faits qui lui étaient reprochés, mais il a aussi toujours nié avoir agi sans que responsables ne soient au courant ce que la Société Générale a de son côté toujours démenti.

La justice a donné raison à la Société Générale à deux reprises, en 2010 et en 2012, mais le dernier jugement rendu par la Cour d’appel de Versailles a renversé la donne. Aujourd’hui c’est bien la Société Générale qui porte la majeure partie de la responsabilité. Ce dernier jugement ne marque probablement pas la fin de l’affaire Kerviel : d’abord parce que la policière qui a été en charge de l’enquête à partir de 2008 affirme aujourd’hui avoir été instrumentalisée par la Société Générale et également à cause du cadeau fiscal de 2,2 milliards accordé à la banque en 2008 qui semble aujourd’hui injustifié.

Cette affaire Kerviel est bourrée de petits détails techniques passionnants et je n’ai pas pu me résoudre à ne pas en évoquer certains. Cela dit j’en ai quand même passé un bon paquet sous silence. Si vous voulez en savoir plus je vous conseille le bouquin de Jérôme Kerviel, « l’engrenage » ainsi que le film qui est basé sur ce livre «L’Outsider » qui est pas mal foutu même si j’ai trouvé que les phases de stress montrées dans le film étaient un peu exagérées. Je vous rappelle qu’il s’agit de la version de Jérôme Kerviel. Si vous voulez la version de la Société Générale il y a un rapport d’audit interne qui s’appelle la mission Green. Voici également les comptes rendus des différentes décisions de justice, très intéressantes à lire : TGI de Paris, Cour d’appel de Paris,  et Cour d’appel de Versailles.